Il fut un temps où la France pouvait encore se penser comme un pays relativement paisible, non parce qu’elle aurait échappé aux conflits sociaux, aux inégalités ou aux affrontements politiques, mais parce qu’elle conservait la conviction que ces contradictions pouvaient être résolues dans un cadre commun. Le travail devait permettre de vivre dignement, l’école publique ouvrir des perspectives, les services publics garantir une certaine égalité entre les citoyens et la République offrir autre chose qu’une succession de gouvernements occupés à administrer le déclin. Cette représentation n’a jamais été entièrement conforme à la réalité. La France a toujours été traversée par des fractures de classe, des conflits territoriaux et des luttes pour la conquête des droits. Mais il existait une ambition collective, une idée de la solidarité et une promesse de mobilité sociale qui donnaient un sens à l’appartenance nationale. C’est précisément cette promesse qui semble aujourd’hui se défaire. La crise française ne se résume ni à l’impopularité d’un président, ni à la progression de l’extrême droite, ni aux difficultés budgétaires d’un État endetté. Elle touche à quelque chose de plus profond : la capacité d’une société à produire un avenir commun, à reconnaître la légitimité de ses institutions et à croire que la participation démocratique peut encore modifier le cours des choses. La France ne disparaît pas de la carte. Elle risque de perdre progressivement ce qui faisait d’elle une communauté politique, au-delà de ses frontières, de ses monuments et de ses cérémonies républicaines.
Cette décomposition n’est pas le résultat d’un accident récent. Elle s’inscrit dans plusieurs décennies de désindustrialisation, de précarisation du travail, de concentration des richesses et de recul de certaines protections collectives. Les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, ont accompagné des transformations économiques dont les coûts ont été très inégalement répartis. La mondialisation, les mutations technologiques et la concurrence internationale ont incontestablement pesé sur l’économie française, mais elles ne suffisent pas à expliquer les choix opérés. Il a fallu des décisions politiques pour organiser la répartition des efforts, privilégier certains intérêts et déterminer quelles activités seraient soutenues, quels territoires seraient sacrifiés et quels groupes sociaux devraient s’adapter. À mesure que la compétitivité, la rentabilité et la maîtrise des dépenses sont devenues les principaux critères de l’action publique, la solidarité a été progressivement présentée comme une contrainte, tandis que les inégalités étaient trop souvent décrites comme des conséquences regrettables, mais inévitables, de la modernisation. Les gouvernements ont appris à expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas faire autrement plutôt qu’à démontrer comment ils entendaient transformer la réalité. Cette manière de gouverner a fini par installer une conviction dangereuse : les décisions essentielles échapperaient désormais au débat démocratique, et les élections ne serviraient plus qu’à désigner ceux qui seraient chargés d’appliquer les mêmes contraintes.
L’intégration européenne a participé à cette évolution sans en constituer l’unique responsable. L’Union européenne a apporté des droits, des coopérations scientifiques, des possibilités de circulation et des instruments de développement dont les bénéfices sont réels. Mais la discipline budgétaire, les règles de concurrence et l’architecture de la monnaie unique ont également limité certaines possibilités d’action économique nationale. Les gouvernements français ont toutefois participé à la construction de cet ensemble, négocié ses règles et parfois invoqué les contraintes européennes pour justifier des orientations qu’ils souhaitaient eux-mêmes mettre en œuvre. Il serait donc trop facile de rejeter sur Bruxelles la responsabilité d’une crise largement nourrie par des choix nationaux. Le problème réside dans la combinaison d’un cadre économique privilégiant la compétitivité, d’une politique industrielle insuffisamment protectrice et d’un pouvoir politique qui a progressivement cessé de convaincre qu’il pouvait agir sur les déterminants fondamentaux de la vie quotidienne. Lorsqu’une usine ferme, qu’une maternité disparaît ou qu’un service public quitte un territoire, les conséquences ne se résument jamais aux économies réalisées sur un budget. Elles touchent les familles, les commerces, les associations, les perspectives professionnelles et la possibilité même de continuer à vivre dans sa région. La somme de ces décisions finit par produire un sentiment de dépossession : le citoyen conserve formellement ses droits, mais perd une partie de sa capacité à peser sur les conditions concrètes de son existence.
La désindustrialisation a ainsi contribué à défaire les structures qui permettaient à une partie de la population de se projeter dans l’avenir. Une usine n’est jamais seulement un lieu de production. Elle organise des solidarités, transmet des savoir-faire, structure des familles et donne à un territoire une fonction économique identifiable. Sa fermeture entraîne la disparition d’emplois directs, mais aussi celle d’activités commerciales, de services et de perspectives pour les jeunes. Les travaux universitaires consacrés aux conséquences locales de la désindustrialisation montrent que ces transformations peuvent laisser des traces durables dans les trajectoires professionnelles, la cohésion sociale et les comportements électoraux. Les territoires frappés par ces ruptures ne se sentent pas simplement moins riches ; ils ont souvent le sentiment d’être devenus inutiles aux yeux de ceux qui décident. Cette expérience nourrit une colère que les commentaires politiques réduisent trop facilement au ressentiment, à l’irrationalité ou à la manipulation populiste. Or le sentiment d’abandon peut correspondre à une réalité matérielle : la disparition des emplois qualifiés, la raréfaction des services publics, l’éloignement des centres de décision et la conviction que les sacrifices demandés ne seront jamais compensés. Il est difficile de demander aux habitants de ces régions de faire confiance à des institutions qui leur expliquent, année après année, que leur situation s’améliorera plus tard, alors que leur environnement immédiat ne cesse de se dégrader.
À cette fracture s’ajoute une crise du pouvoir d’achat qui ne peut être comprise à travers les seuls indicateurs macroéconomiques. Les ménages n’éprouvent pas l’économie sous la forme de courbes et de moyennes nationales, mais à travers le prix du loyer, des courses, de l’électricité, des assurances, des soins et des déplacements. Pour des millions de personnes, travailler ne garantit plus une sécurité matérielle suffisante. Dans les territoires où les transports collectifs sont rares, la voiture devient une obligation économique : il faut payer le carburant pour aller travailler, puis accepter que cette dépense réduise les moyens disponibles pour se nourrir, se loger ou élever ses enfants. L’image d’un pays où certains doivent arbitrer entre l’alimentation et l’essence n’a rien d’une simple formule polémique. Elle résume l’absurdité d’un système dans lequel l’emploi, censé protéger de la pauvreté, peut devenir lui-même une source d’épuisement financier. Comment demander à un salarié d’adhérer au discours sur la prospérité nationale lorsque son revenu ne lui permet plus de vivre sereinement ? Comment défendre la transition écologique sans proposer des solutions de transport accessibles à ceux qui n’ont pas d’autre choix que de conduire ? Comment parler de mérite à des étudiants qui doivent multiplier les emplois précaires pour payer leur logement et leur nourriture ? La contradiction entre le langage des gouvernants et l’expérience de la population est devenue l’un des moteurs essentiels de la défiance.
La crise est également intellectuelle et culturelle. La culture n’est pas un luxe que l’on pourrait sacrifier lorsque les finances publiques se tendent ; elle est l’un des moyens par lesquels une société se comprend, débat de ses contradictions et imagine d’autres futurs. La fragilisation de certains lieux de création, la précarité des artistes, les inégalités d’accès aux œuvres et la concentration des ressources dans les grandes métropoles contribuent à réduire les espaces de rencontre. L’école et l’université, longtemps présentées comme les instruments privilégiés de l’émancipation républicaine, se heurtent à des difficultés matérielles et à une perte de confiance dans leur capacité à tenir leurs promesses. Lorsque les enseignants manquent, que les classes sont surchargées et que les établissements se dégradent, la crise n’est pas seulement administrative. Elle touche à la transmission du savoir, à la formation du jugement et à la possibilité pour les jeunes générations de construire leur avenir sans dépendre entièrement de l’origine sociale de leurs parents. La méritocratie devient une fiction douloureuse lorsqu’elle attribue aux individus la responsabilité de leurs échecs tout en négligeant les inégalités de départ. Une démocratie qui affaiblit ses lieux d’apprentissage, de création et de discussion prépare ainsi les conditions de son propre appauvrissement politique.
À cette dégradation s’ajoute une crise de l’exemplarité. Les affaires judiciaires concernant des responsables politiques de premier plan, les soupçons de conflits d’intérêts et les controverses sur l’utilisation des fonds publics ont contribué à nourrir l’impression d’une classe dirigeante qui ne serait pas soumise aux mêmes exigences que le reste de la population. Il convient évidemment de distinguer les faits établis, les accusations et les procédures en cours : la justice ne saurait être instrumentalisée au service des rivalités politiques. Mais le respect de la présomption d’innocence ne doit pas empêcher de poser une question fondamentale : comment demander aux citoyens de respecter des institutions dont certains représentants donnent le sentiment de considérer leur maintien au pouvoir comme une fin en soi ? La confiance démocratique ne suppose pas des dirigeants irréprochables ; elle exige des mécanismes de contrôle, de transparence et de responsabilité suffisamment solides pour empêcher que les fonctions publiques deviennent des protections contre les conséquences de ses propres actes. Lorsque les citoyens ont le sentiment que les règles sont strictes pour eux et négociables pour ceux qui les gouvernent, la République perd une partie de sa crédibilité morale. Ce discrédit ne profite pas nécessairement à une alternative progressiste. Il peut tout aussi bien ouvrir la voie à des forces politiques qui dénoncent les privilèges tout en proposant des réponses autoritaires, identitaires ou économiquement contradictoires.
C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Macron a incarné, avec une intensité particulière, les contradictions du présidentialisme français. Son élection, en 2017, avait été présentée comme le dépassement des anciens clivages, la promesse d’une modernisation de l’économie et la possibilité de réconcilier efficacité, ouverture européenne et renouvellement démocratique. Huit années plus tard, cette promesse apparaît profondément abîmée. La concentration du pouvoir autour de l’Élysée, la place accordée à l’expertise technocratique et la difficulté à intégrer les contestations sociales ont renforcé le sentiment d’un gouvernement éloigné de ceux au nom desquels il prétend agir. La réforme des retraites de 2023 a constitué un moment décisif : au-delà du désaccord sur son contenu, le recours à l’article 49.3 et la manière dont la réforme a été imposée ont alimenté l’impression que la décision était arrêtée avant même que la délibération parlementaire et la mobilisation populaire aient pu peser véritablement sur son issue. Une procédure constitutionnelle n’est pas nécessairement une procédure politiquement légitime aux yeux de la population. La dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, suivie d’une configuration parlementaire fragmentée et de crises gouvernementales répétées, a encore fragilisé le récit d’un pouvoir garant de la stabilité. Le problème dépasse donc la personnalité d’un président. Il concerne un système qui concentre les attentes sur l’Élysée, transforme les désaccords en épreuves de force et donne à chaque chef de l’État la tentation de confondre la victoire électorale avec une autorisation durable à gouverner sans véritable partage du pouvoir.
Mais c’est dans le domaine du maintien de l’ordre que cette dérive institutionnelle a pris, depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, une dimension particulièrement brutale. Il ne serait pas historiquement exact de prétendre que les violences policières sont nées en 2017 : elles sont antérieures, et les pratiques françaises de maintien de l’ordre faisaient déjà l’objet de critiques avant son élection. Ce qui caractérise les années Macron est plutôt l’accumulation de séquences au cours desquelles la force publique a été mobilisée dans des conditions ayant provoqué des blessures graves, des mutilations et une rupture durable de confiance. Le mouvement des Gilets jaunes, les manifestations contre la réforme des retraites, les affrontements autour des mobilisations écologistes et, désormais, les interventions visant des jeunes mobilisés pour défendre leur droit à l’éducation dessinent une continuité préoccupante. L’usage de lanceurs de balles de défense, de grenades et de techniques de dispersion particulièrement agressives a rendu possible une situation où la participation à une manifestation peut exposer un citoyen à des dommages irréversibles. La question n’est plus seulement de savoir si certains agents commettent des fautes individuelles. Elle est de déterminer pourquoi une doctrine de maintien de l’ordre, les armes mises à disposition et la chaîne de commandement ont pu produire, à répétition, des conséquences aussi graves sans qu’une réforme structurelle s’impose avec la même détermination que celle déployée pour réprimer les manifestations.
Le tournant des Gilets jaunes demeure, à cet égard, emblématique. À partir de l’automne 2018, une mobilisation née de difficultés liées au pouvoir d’achat et à la fiscalité s’est transformée en une crise politique nationale. Des manifestants ont commis des violences et certains rassemblements ont donné lieu à des affrontements ; cela ne saurait être nié. Mais les blessures subies par de nombreux participants, notamment les pertes d’yeux, les mutilations et les traumatismes causés par des armes dites de force intermédiaire, ont révélé le prix humain d’une conception particulièrement offensive du maintien de l’ordre. Les images de manifestants gravement blessés ont profondément marqué l’opinion et nourri la question d’une responsabilité qui ne pouvait être limitée aux seuls agents présents sur le terrain. Les autorités qui définissent la doctrine, choisissent les équipements et organisent les opérations doivent également répondre des risques prévisibles qu’elles font peser sur la population. Lorsqu’un dispositif entraîne de manière répétée des blessures graves, la question de sa proportionnalité ne peut être écartée au motif que son usage serait autorisé par les textes. Le maintien de l’ordre n’est pas une guerre menée par l’État contre sa propre population. Il doit permettre l’exercice d’une liberté fondamentale, celle de manifester, et non transformer cette liberté en une activité dont les risques physiques seraient tacitement acceptés.
La violence institutionnelle ne se mesure pas uniquement à la gravité d’une blessure. Elle apparaît également lorsque les autorités répondent à une revendication sociale par une démonstration de force, lorsque les moyens employés font courir des risques disproportionnés et lorsque les victimes peinent à obtenir une reconnaissance, une enquête effective ou une réponse institutionnelle. Elle réside dans le décalage entre la mission proclamée de protection et les conséquences concrètes de certaines interventions. Elle se manifeste enfin lorsque les images de blessures circulent, provoquent l’indignation, puis sont suivies de justifications officielles qui déplacent immédiatement l’attention vers le comportement des manifestants. Les violences commises contre les policiers doivent être poursuivies ; elles ne constituent pas pour autant une autorisation générale d’employer la force sans discernement. L’État, parce qu’il dispose d’un pouvoir coercitif supérieur à celui de n’importe quel individu, porte une responsabilité particulière. La légitimité de son action dépend précisément de sa capacité à démontrer que la force employée est nécessaire, proportionnée et contrôlée. Lorsqu’il échoue à le faire, il ne perd pas seulement la confiance des personnes blessées : il affaiblit le principe même qui distingue l’autorité publique de la violence privée.
Les événements de l’automne 2026 donnent à cette crise une dimension supplémentaire. Depuis la fin du mois de septembre, des lycéens et d’autres jeunes se mobilisent pour dénoncer la dégradation des conditions d’enseignement, le manque de personnels et l’état de certains établissements. Ces revendications concernent au premier chef l’avenir de la jeunesse et l’un des fondements de la République. Pourtant, les interventions policières ont été accompagnées de blessures d’une gravité exceptionnelle. Un adolescent de quinze ans, à Lens, a perdu une main dans un incident vraisemblablement lié à l’emploi d’une grenade ; un autre jeune, âgé de quatorze ans, a subi de graves blessures au visage après avoir été atteint par une grenade lacrymogène tirée à courte distance à Saint-Ouen-l’Aumône. D’autres adolescents ont été blessés aux yeux, notamment dans des circonstances impliquant des tirs de projectiles. Dans le cas d’Eden, âgé de quatorze ans, les blessures ont inclus une fracture de la mâchoire et plusieurs dents brisées ; un policier a été mis en examen pour des violences ayant entraîné une infirmité permanente ou une mutilation. Au 10 octobre, plusieurs dizaines de cas de blessures liées aux interventions policières faisaient l’objet d’un examen journalistique et plusieurs procédures étaient suivies par l’inspection générale de la Police nationale. Ces faits, dont les circonstances précises doivent être établies par les enquêtes judiciaires, ne peuvent être réduits à des incidents secondaires dans la gestion de manifestations.
Il faut mesurer ce que signifie cette réalité : des mineurs, parfois âgés de quatorze ou quinze ans, peuvent sortir d’une mobilisation ou se trouver à proximité d’un rassemblement avec des blessures susceptibles de bouleverser leur existence. Une main perdue, un œil atteint, un visage défiguré ne sont pas des dommages administratifs, des statistiques de maintien de l’ordre ou de simples « bavures » que l’on pourrait absorber dans le bilan d’une opération. Ce sont des atteintes physiques et psychologiques qui accompagneront parfois une personne toute sa vie. Il serait cependant nécessaire, pour être rigoureux, de distinguer la gravité des conséquences de l’intention individuelle : les éléments publics disponibles ne permettent pas d’affirmer que chaque policier ayant blessé un jeune avait pour objectif délibéré de le mutiler. Mais cette réserve juridique ne saurait devenir un écran politique. Lorsqu’un État maintient à disposition des armes dont les risques de mutilation sont connus, lorsque ces armes sont utilisées dans des circonstances contestées et lorsque des blessures irréversibles se répètent, la responsabilité ne peut être examinée uniquement à travers l’intention d’un agent particulier. La question devient celle des choix institutionnels qui rendent ces dommages possibles, de la prévisibilité du risque et de la volonté politique de l’assumer ou de le réduire.
C’est en ce sens que l’on peut parler d’un paroxysme de la violence institutionnelle sous la présidence Macron : non pas parce que toute violence policière serait apparue avec lui, ni parce qu’il serait établi que toutes les blessures récentes ont été intentionnellement infligées, mais parce que la répétition des épisodes, leur gravité et la persistance des controverses sur les armes et les doctrines d’intervention révèlent un échec politique majeur. La mobilisation de jeunes qui réclament des enseignants, des classes moins chargées et des établissements dignes devrait conduire à une discussion sur les moyens de l’éducation. Lorsque la réponse la plus visible devient l’intervention des unités de maintien de l’ordre, la société assiste à une inversion des priorités : l’État semble plus prompt à déployer ses capacités coercitives qu’à satisfaire les besoins auxquels les institutions publiques sont censées répondre. La suspension annoncée de certaines armes après des blessures graves peut constituer une mesure nécessaire, mais elle ne suffit pas à résoudre les questions de doctrine, de formation, de commandement et de contrôle. Une démocratie ne peut se contenter de réagir après chaque mutilation. Elle doit examiner pourquoi ces risques persistent et quelles réformes sont indispensables pour les empêcher.
Les recherches consacrées au maintien de l’ordre en France ont précisément mis en évidence la persistance d’une conception confrontationnelle de la gestion des foules, qui contraste avec les pratiques davantage orientées vers la désescalade, la communication et la négociation adoptées dans certains autres pays européens. Les autorités indépendantes ont, elles aussi, relevé à plusieurs reprises des problèmes de proportionnalité dans l’usage de la force, des difficultés d’identification des agents et des obstacles au contrôle effectif de certaines interventions. Ces constats ne signifient pas que les policiers seraient tous violents ou que leurs missions seraient inutiles. Ils indiquent que le problème ne peut être réglé par la seule condamnation morale de quelques individus. Une doctrine de maintien de l’ordre doit être évaluée à partir de ses résultats, des blessures qu’elle occasionne, de sa capacité à protéger les manifestants comme les forces de sécurité et de la confiance qu’elle permet de préserver. Lorsqu’un système produit des dommages graves de façon répétée, la responsabilité politique consiste à le réformer, non à demander à la population de s’habituer à ses conséquences.
La brutalisation du maintien de l’ordre participe d’un phénomène plus général : la transformation du conflit social en problème de sécurité. Une revendication salariale, une protestation contre une réforme, une mobilisation écologique ou un rassemblement de lycéens peuvent être présentés avant tout sous l’angle du risque de débordement, de la circulation perturbée ou de la menace pour l’ordre public. La légitimité des revendications devient secondaire par rapport à la nécessité de disperser les rassemblements. Or une manifestation est, par définition, une perturbation de l’ordre ordinaire : elle donne une visibilité collective à des demandes que les procédures habituelles n’ont pas permis de faire entendre. Cela ne signifie pas que toute action de rue serait légitime en toutes circonstances, ni que les violences commises par des manifestants devraient être tolérées. Cela signifie que la réponse publique doit distinguer les actes violents des personnes qui exercent pacifiquement leur droit de réunion. Lorsque cette distinction s’efface, la police risque de devenir aux yeux d’une partie de la population le visage d’un pouvoir qui ne sait plus écouter. Le résultat est une spirale où les autorités anticipent la confrontation, les manifestants redoutent l’intervention, la méfiance grandit et chaque nouvel incident confirme les convictions hostiles des deux camps.
Le paradoxe est que cette dégradation se produit dans un pays qui conserve des ressources considérables. La France dispose encore de centres de recherche, d’universités, de compétences industrielles, d’infrastructures, d’un patrimoine culturel exceptionnel et d’une administration capable de mettre en œuvre des politiques ambitieuses. Mais ces atouts coexistent avec une défiance persistante envers les institutions nationales. Les enquêtes sur la confiance démocratique ont notamment mis en évidence un écart entre le crédit accordé aux élus de proximité et celui accordé aux responsables politiques nationaux. Cette différence suggère que les citoyens ne rejettent pas nécessairement toute forme d’action publique. Ils se méfient davantage d’un pouvoir qu’ils perçoivent comme lointain, peu accessible et insuffisamment responsable de ses décisions. La possibilité de parler à un maire, de constater directement son action et de lui demander des comptes peut encore produire de la confiance. À l’inverse, la concentration des décisions au sommet, la personnalisation du pouvoir et la difficulté à identifier les responsables alimentent l’impression d’une démocratie confisquée. Le désengagement politique ne traduit donc pas toujours une indifférence aux affaires collectives. Il peut être la conséquence d’une expérience répétée de l’impuissance.
Cette défiance prend la forme de l’abstention, du retrait associatif, de l’affaiblissement de certaines organisations collectives et parfois d’un silence plus inquiétant encore. Une partie de la population ne croit plus que la parole puisse produire des effets. Elle ne manifeste plus, non parce qu’elle serait satisfaite, mais parce qu’elle estime que le coût de la mobilisation est devenu supérieur à ses chances de réussite. Cette colère silencieuse peut se transformer en vote de sanction, en rejet global des institutions ou en retrait durable de la vie publique. Les partis d’extrême droite trouvent dans cette situation un terrain favorable. Ils agrègent des inquiétudes différentes, promettent de renverser l’ordre existant et désignent des responsables aisément identifiables. Mais le succès électoral d’un parti qui se présente comme l’adversaire du système ne garantit nullement qu’il en modifiera les fondements économiques. Une politique peut exploiter la colère sociale tout en laissant intactes les inégalités de patrimoine, la précarité professionnelle et les difficultés de logement. Elle peut également déplacer le débat vers l’identité, l’immigration ou l’autorité, en donnant à des problèmes complexes des réponses qui désignent des populations comme boucs émissaires. La colère est légitime lorsqu’elle exprime une expérience d’injustice ; elle ne devient pas pour autant une garantie de justesse politique.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la possibilité d’une victoire du Rassemblement national constitue un risque politique réel, mais elle ne peut être présentée comme une certitude. La situation judiciaire de Marine Le Pen, condamnée dans l’affaire des assistants parlementaires européens et concernée par les suites de procédures judiciaires, impose de distinguer les décisions de justice, les recours possibles et les conséquences électorales. Mais le débat ne saurait se limiter au sort d’une candidate. Si l’extrême droite devait accéder à l’Élysée, cette victoire serait aussi le résultat de décennies de déceptions, de la fragilisation des services publics et de l’incapacité des partis traditionnels à reconstruire une perspective majoritaire. Le danger serait alors de croire qu’un changement de majorité suffira à résoudre des problèmes qui sont économiques, territoriaux et institutionnels. Une nouvelle équipe au pouvoir pourrait modifier les symboles, durcir les politiques migratoires et multiplier les gestes identitaires sans améliorer les conditions de vie de ceux qui peinent à se loger, à se soigner ou à nourrir leur famille. Elle pourrait aussi renforcer les pouvoirs de l’exécutif au nom de l’ordre et de l’efficacité, au moment même où la crise française exige davantage de contrôle démocratique et de responsabilité publique. L’épuisement des citoyens peut ainsi devenir le levier d’une concentration supplémentaire du pouvoir.
La crise actuelle invite donc à remettre en question le fonctionnement même de la Ve République. Conçue pour assurer la stabilité de l’État, elle a progressivement favorisé une personnalisation du pouvoir qui fait du président le centre presque exclusif de la vie politique. L’élection présidentielle devient une sorte de plébiscite périodique, et chaque majorité tend à considérer le résultat du scrutin comme une autorisation suffisante pour conduire une politique dont les citoyens ne peuvent guère modifier le cours avant la prochaine échéance. Entre deux élections, les possibilités de contrôle et de participation demeurent limitées, tandis que l’Assemblée nationale peine parfois à exercer pleinement son rôle face à un exécutif puissant. Il ne s’agit pas de nier l’utilité d’un pouvoir stable ni de croire qu’un changement constitutionnel ferait disparaître les conflits. Il s’agit de reconnaître qu’une démocratie ne peut durablement reposer sur l’alternance de gouvernants qui prétendent disposer d’un mandat presque illimité. Les citoyens doivent pouvoir intervenir davantage dans les décisions qui les concernent, demander des comptes aux responsables et disposer de recours efficaces lorsque leurs intérêts sont ignorés.
C’est dans cette perspective qu’il faut examiner la question territoriale. La France n’est pas un espace culturel homogène, mais un ensemble de régions dont les histoires, les économies et les références diffèrent. Le Nord entretient des liens historiques et économiques avec la Belgique et les anciens bassins industriels transfrontaliers ; les régions méditerranéennes sont traversées par des échanges anciens avec l’Espagne et l’Italie ; les territoires ruraux, les grandes métropoles, les régions de montagne et les espaces littoraux connaissent des contraintes très différentes. Ces particularités ne signifient pas que les habitants du Nord seraient devenus belges ou que ceux du Sud auraient cessé d’être français. Les identités régionales sont multiples et évolutives, et elles peuvent parfaitement coexister avec une appartenance nationale. Mais elles rappellent qu’un pays ne tient pas uniquement par ses institutions centrales : il tient aussi par la reconnaissance de ses différences. La centralisation a contribué à l’unification juridique, à la construction des services publics et à la réduction de certaines inégalités. Elle a aussi produit un système dans lequel des décisions essentielles sont prises loin des territoires concernés, parfois sans connaissance suffisante de leurs besoins. Le problème n’est donc pas de remplacer une centralisation parisienne par une concurrence généralisée entre régions, mais de repenser la répartition des compétences, des ressources et des responsabilités.
Faut-il envisager que la France se transforme en plusieurs entités politiques autonomes, voire indépendantes ? La question peut être posée sans être transformée en prophétie. La fragmentation territoriale ne constitue pas une solution miracle. Elle comporterait des difficultés considérables concernant la dette publique, les retraites, les systèmes de santé, la redistribution, les infrastructures et les droits des minorités. Les frontières culturelles ne coïncident jamais parfaitement avec les frontières politiques, et une région qui réclame davantage d’autonomie ne souhaite pas nécessairement quitter la République. Une séparation pourrait même accentuer les inégalités si les territoires les plus riches conservaient leurs ressources tandis que les régions les plus fragiles perdaient une partie des mécanismes de solidarité. Mais l’idée d’une autonomie accrue mérite d’être discutée si elle permet de rapprocher les décisions des citoyens et de restaurer un contrôle démocratique effectif. L’unité nationale ne peut être une injonction abstraite opposée à toute contestation ; elle doit reposer sur la reconnaissance des différences, la justice sociale et le consentement. Lorsqu’elle ne tient plus que par la contrainte administrative, elle devient une fiction de plus en plus coûteuse à maintenir.
Le modèle suisse offre, à cet égard, des pistes intéressantes, à condition de ne pas l’idéaliser ni de le transposer mécaniquement. La répartition des compétences entre la Confédération, les cantons et les communes, ainsi que la place accordée aux référendums et aux initiatives populaires, montrent qu’il est possible de multiplier les occasions de participation démocratique. La Suisse ne permet pas pour autant de révoquer librement n’importe quel élu fédéral, et son système demeure traversé par des inégalités et des compromis complexes. Son intérêt réside surtout dans l’articulation entre autonomie locale, responsabilité politique et mécanismes de consultation. La France pourrait s’en inspirer pour renforcer les compétences régionales, garantir aux collectivités des ressources prévisibles, développer des référendums d’initiative citoyenne et améliorer le contrôle parlementaire de l’exécutif. Des conventions citoyennes pourraient intervenir en amont des décisions majeures, à condition que leurs propositions reçoivent une réponse publique et motivée. Des procédures de révocation de certains mandats pourraient être étudiées, avec des garanties empêchant qu’elles deviennent des instruments de déstabilisation permanente. Une réforme de cette ampleur ne supprimerait pas les conflits, mais elle pourrait offrir des voies de résolution autres que la confrontation de rue, le vote de sanction et l’attente d’un changement présidentiel présenté comme l’ultime recours.
Une telle transformation devrait cependant s’accompagner d’une reconstruction du contrat social. La priorité devrait être donnée à la qualité de la vie quotidienne, à l’accès aux soins, au logement, à l’éducation, aux transports, à la rémunération du travail et à la capacité des territoires à produire des emplois durables. La transition écologique ne pourra être acceptée que si ses coûts sont répartis équitablement et si les solutions proposées tiennent compte des contraintes réelles des ménages. La justice sociale ne peut plus être présentée comme un objectif secondaire, subordonné à des indicateurs économiques dont les citoyens ne perçoivent pas les bénéfices. Il faut également rétablir des règles claires pour l’usage de la force publique, renforcer l’indépendance des mécanismes de contrôle, garantir l’identification des agents et rendre les enquêtes sur les blessures graves plus transparentes. L’État doit pouvoir assurer la sécurité de tous, mais il ne peut le faire en installant la peur comme une composante ordinaire de la participation politique. Une démocratie qui protège ses bâtiments mais laisse ses citoyens mutilés sans réponse crédible finit par perdre de vue ce qu’elle est censée protéger.
Il serait imprudent d’annoncer mécaniquement une guerre civile. Les sociétés peuvent traverser des périodes de polarisation intense sans basculer dans la violence généralisée. Mais la combinaison d’une défiance institutionnelle durable, de difficultés matérielles, d’un sentiment d’abandon territorial et d’une banalisation du recours à la force constitue un danger réel. Le plus inquiétant n’est peut-être pas la colère qui s’exprime dans les manifestations ou dans les urnes, mais celle qui se retire de l’espace public et ne croit plus à l’utilité de la parole. Une démocratie a besoin de conflits visibles, d’organisations collectives et de contre-pouvoirs actifs. Lorsque les citoyens cessent de participer parce qu’ils pensent que rien ne changera, le silence peut être pris à tort pour un retour au calme. Il peut, au contraire, annoncer une rupture plus profonde. Le défi consiste à reconstruire des médiations avant que les antagonismes ne deviennent irréconciliables, à rendre aux citoyens une capacité d’action et à montrer que les décisions collectives peuvent encore améliorer les conditions concrètes de leur existence.
La France n’est pas condamnée à disparaître. Mais elle ne peut continuer à se raconter que ses difficultés sont provisoires, qu’une nouvelle alternance suffira à restaurer la confiance ou que la fermeté policière peut tenir lieu de politique sociale. Les institutions ne se réparent pas uniquement en changeant les occupants des postes de pouvoir. Elles doivent être transformées lorsqu’elles produisent de manière répétée un sentiment de dépossession démocratique. L’économie doit être réorientée lorsque la richesse créée ne garantit plus des conditions de vie dignes à une partie importante de la population. Les territoires doivent disposer d’une véritable capacité d’action lorsque la centralisation ne parvient plus à répondre à leurs besoins. Et la République doit retrouver une cohérence entre les principes qu’elle proclame et les pratiques qu’elle autorise. La violence institutionnelle n’est pas une fatalité, pas plus que la désagrégation du lien national. Mais le maintien d’un ordre politique au prix de blessures irréversibles infligées à ceux qui contestent cet ordre ne peut constituer un horizon démocratique. Quand des jeunes qui réclament une école digne risquent de perdre une main, un œil ou l’intégrité de leur visage, le problème dépasse la seule conduite d’une opération policière : il engage la responsabilité d’un système et la conception même de la citoyenneté. La fin d’un pays ne commence pas nécessairement lorsque ses frontières changent. Elle commence lorsque ses habitants cessent de croire que leur avenir est lié à celui des autres, et lorsque l’État, au lieu de réparer cette rupture, semble la creuser par la force.
Références documentaires et universitaires
Défenseur des droits, « Désescalade de la violence et gestion des foules protestataires », 29 novembre 2021. https://www.defenseurdesdroits.fr/etude-desescalade-de-la-violence-et-gestion-des-foules-protestataires-327
Défenseur des droits, rapport « Le maintien de l’ordre au regard des règles de déontologie », 10 janvier 2018. https://www.defenseurdesdroits.fr/rapport-le-maintien-de-lordre-au-regard-des-regles-de-deontologie-196
Défenseur des droits, conclusions relatives à l’usage disproportionné de la force lors des opérations de maintien de l’ordre à Sainte-Soline, juillet 2026. https://www.defenseurdesdroits.fr/retour-sur-le-college-deontologie-de-la-securite-du-16-juin-2026-1208
Amnesty International, « France. Les autorités doivent apaiser les tensions et protéger le droit de réunion pacifique lors des manifestations lycéennes », 5 octobre 2026. https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2026/10/france-authorities-must-de-escalate-tensions-during-student-protests/
Reuters, « French policing under scrutiny as student protest injuries mount », 10 octobre 2026. https://www.reuters.com/world/french-policing-under-scrutiny-student-protest-injuries-mount-2026-10-10/
Le Monde, « Mobilisation lycéenne : les questions soulevées par deux semaines d’interventions policières », 8 octobre 2026. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/08/mobilisation-lyceenne-les-questions-soulevees-par-deux-semaines-d-interventions-policieres_6790179_3224.html
Institut des politiques publiques, Brice Berland, Marco Tabellini et Clémence Tricaud, « The Left Behind: The Local Effects of Deindustrialisation in France », Policy Brief no 123, février 2026. https://www.ipp.eu/en/publication/the-left-behind-the-local-effects-of-deindustrialisation-in-france/
Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), « Baromètre de la confiance politique 2025 : le grand désarroi démocratique ». https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/actualites/barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof-2025-le-grand-desarroi-democratique/
Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), enquête « Fractures françaises », vague 2025. https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/actualites/fractures-francaises-resultats-de-la-vague-13-octobre-2025/
Uwe Serdült, « The History of a Dormant Institution: Legal Norms and the Practice of Recall in Switzerland », Representation, vol. 51, no 2, 2015, p. 161-172. https://doi.org/10.1080/00344893.2015.1056219
