Il y a des morts qui font disparaître un homme et d’autres qui donnent le sentiment qu’une époque vient de perdre l’un de ses derniers représentants. Avec Noël Godin, disparu à Bruxelles le 23 août 2026, à l’âge de 80 ans, c’est un peu de cet esprit bruxellois, à la fois surréaliste, frondeur, enfantin et profondément ironique, qui semble s’éloigner avec lui. Humoriste, critique de cinéma, écrivain et provocateur, Godin était surtout connu sous le nom de Georges Le Gloupier, personnage qu’il avait fini par faire sortir de la fiction pour en devenir lui-même l’incarnation. Pendant plus d’un demi-siècle, il allait transformer la tarte à la crème en instrument de dérision et rappeler aux célébrités, aux intellectuels et aux puissants qu’il n’est jamais très prudent de se prendre trop au sérieux.
Son arme était d’une simplicité presque désarmante, une tarte à la crème, mais sa méthode relevait davantage du théâtre clandestin que de la plaisanterie improvisée. Avec quelques complices, Godin repérait une personnalité, préparait son opération, attendait le moment où les caméras seraient braquées sur sa cible et surgissait en criant son fameux « Gloup, gloup, gloup, je suis le Gloupier ! », avant de lui appliquer une tarte sur le visage. Puis venaient la confusion, les cris, les gardes du corps, les journalistes et surtout les images, qui donnaient à l’opération une seconde vie dans les journaux et à la télévision. Le lendemain, le puissant ou le célèbre n’était plus tout à fait celui qu’il était la veille : il était devenu un personnage de comédie.
La première grande apparition du Gloupier dans le monde réel remonte à 1969, lorsque Godin s’en prit à Marguerite Duras à Louvain. L’épisode est particulièrement révélateur de son imagination, car le personnage avait d’abord été inventé dans une revue de cinéma. Godin avait imaginé un certain Georges Le Gloupier qui aurait entarté Robert Bresson, puis raconté que Marguerite Duras, pour venger son ami, aurait à son tour entarté le Gloupier. Lorsque Duras vint effectivement en Belgique pour présenter Détruire, dit-elle, Godin décida de faire sortir son personnage du papier pour le faire entrer dans la réalité. Il l’attendit et l’entarta, transformant ainsi une plaisanterie littéraire en événement réel. Le Gloupier venait de naître.
La suite allait prendre les allures d’un feuilleton surréaliste dont les victimes finiraient par constituer une sorte d’histoire parallèle de la vie culturelle et politique européenne. Jean-Luc Godard, Maurice Béjart, Marco Ferreri, Patrick Poivre d’Arvor, Nicolas Sarkozy, Patrick Bruel et bien d’autres découvrirent à leur tour qu’une certaine notoriété pouvait attirer l’attention du Belge. Mais parmi toutes les personnalités visées par Godin, aucune ne devait occuper une place aussi importante dans sa mythologie que Bernard-Henri Lévy.
BHL avait, il faut bien le reconnaître, tout pour devenir une cible privilégiée du Gloupier. Philosophe, écrivain, essayiste, homme de télévision, intervenant régulier dans les grandes crises internationales, proche des responsables politiques et omniprésent dans les médias français, il incarnait cette figure très particulière de l’intellectuel qui ne se contente pas d’écrire des livres, mais entend également expliquer le monde, commenter ses convulsions et intervenir dans presque tous les débats qui comptent. Pour Godin, cette accumulation de titres, de postures et de certitudes constituait une invitation difficile à refuser. Là où BHL construisait une image publique d’intellectuel engagé, Godin lui répondait avec une tarte à la crème, ce qui était sans doute la forme de débat dans laquelle le philosophe était le moins préparé à intervenir.
La première rencontre entre les deux hommes eut lieu en 1985 et allait inaugurer une longue histoire de représailles pâtissières. Lévy ne prit manifestement pas l’affaire avec beaucoup de philosophie et réagit avec une colère qui contribua paradoxalement à faire le succès de l’opération. C’était tout le paradoxe du Gloupier : plus sa victime prenait l’entartage au sérieux, plus elle renforçait involontairement la plaisanterie. Godin avait compris quelque chose de très simple sur le fonctionnement de la célébrité : il suffit parfois de quelques secondes pour faire tomber la distance qui sépare une personnalité publique de ceux qui la regardent. Le philosophe peut passer des années à construire son autorité, mais une tarte à la crème ne reconnaît ni les titres universitaires, ni les décorations, ni les fréquentations politiques.
Bernard-Henri Lévy fut ainsi entarté à plusieurs reprises par Godin et devint progressivement son adversaire favori, presque son partenaire involontaire dans une comédie dont personne n’avait officiellement écrit le scénario. Leur duel finit par dépasser les deux hommes eux-mêmes et entra dans la culture populaire, notamment lorsque Renaud consacra en 2002 une chanson à l’affaire, intitulée L’Entarté. Il y avait quelque chose de profondément français dans cette querelle devenue feuilleton, avec d’un côté le grand intellectuel médiatique, ses chemises blanches, ses tribunes et ses interventions sur les affaires du monde, et de l’autre un Belge surgissant avec une tarte à la crème. Godin avait trouvé une manière de discuter avec BHL qui ne nécessitait ni bibliothèque, ni plateau de télévision, ni tribune dans un grand quotidien.
J’ai eu l’occasion de croiser Noël Godin à plusieurs reprises et de discuter avec lui, et ce qui m’avait frappé était précisément ce qui disparaissait derrière les images du Gloupier : l’absence de véritable méchanceté. Le personnage public pouvait sembler agressif, provocateur ou même brutal, mais l’homme que j’ai rencontré était beaucoup plus proche de cette vieille figure du bouffon que de celle du militant animé par la haine. Il y avait chez lui une forme de gentillesse et surtout un regard profondément enfantin sur le monde des adultes, comme s’il n’avait jamais complètement accepté l’idée selon laquelle certaines personnes devraient être considérées comme plus importantes que les autres. Ses victimes n’étaient pas choisies au hasard. Elles venaient du monde politique, culturel, médiatique ou économique et représentaient, à ses yeux, certaines des travers de la société qu’il entendait rendre ridicules.
Cette comparaison avec les bouffons du roi permet d’ailleurs de mieux comprendre ce que faisait réellement Godin. Le bouffon n’était pas nécessairement un révolutionnaire et son rôle n’était pas de renverser le souverain. Il existait plutôt pour rappeler au pouvoir qu’il pouvait être ridicule, que sa majesté avait ses limites et qu’un homme assis sur un trône demeurait malgré tout un homme. Dans une société où les hiérarchies étaient presque sacrées, le bouffon disposait d’un privilège extraordinaire : celui de dire ce que les autres n’osaient pas dire. Godin avait simplement modernisé cette fonction, remplaçant les grelots par une tarte à la crème et la cour royale par les conférences, les plateaux de télévision et les cérémonies publiques.
Cette manière de désacraliser le monde appartient à une tradition profondément belge, dont les racines plongent notamment dans le surréalisme et dans une certaine culture du détournement. Il serait évidemment excessif de présenter Godin comme le successeur direct de René Magritte, de James Ensor ou de Marcel Broodthaers, car il n’était ni peintre ni théoricien de l’art. Il existait pourtant entre eux une parenté de regard, une même méfiance envers les apparences et envers tout ce que les hommes décident collectivement de considérer comme sérieux. La Belgique a produit une étonnante succession d’artistes qui ont compris que le meilleur moyen de déstabiliser une réalité apparemment solide n’était pas toujours de l’attaquer frontalement, mais de la rendre soudainement absurde.
James Ensor avait déjà transformé la société respectable en un carnaval de masques, de squelettes et de visages grotesques. Sous ses pinceaux, la bonne société perdait sa dignité et révélait quelque chose de beaucoup moins ordonné, mais aussi beaucoup plus humain. Avec René Magritte, quelques décennies plus tard, le doute devenait plus silencieux et peut-être plus inquiétant. Son génie consistait à rendre les choses ordinaires suspectes, à faire surgir une contradiction au cœur même de ce que nous pensions évident. Une pipe n’était plus une pipe, un homme pouvait tomber du ciel et un objet banal pouvait soudain devenir une énigme. Magritte ne cherchait pas seulement à faire sourire, il obligeait le spectateur à regarder autrement ce qu’il croyait déjà connaître.
Son célèbre tableau représentant une pipe accompagnée de la phrase « Ceci n’est pas une pipe » constitue probablement l’une des expressions les plus célèbres de cette manière belge de penser l’absurde. Le spectateur reconnaît immédiatement l’objet, puis découvre que ce qu’il regarde n’est pas une pipe mais l’image d’une pipe. En quelques mots, Magritte introduit une fissure dans une évidence. Le langage cesse de simplement décrire le monde et commence à nous interroger sur la manière dont nous le construisons. Chez Godin, le procédé était moins sophistiqué, mais l’intuition n’était pas si différente. Magritte mettait en doute le rapport entre l’objet et sa représentation ; Godin mettait en doute le rapport entre la réputation d’un homme et l’importance que nous lui accordons.
Cette tradition s’est poursuivie avec Marcel Broodthaers, qui s’est amusé à interroger l’autorité des musées, des institutions et des catégories artistiques, puis avec Philippe Geluck, dont Le Chat a fait entrer une forme très belge de l’absurde dans la culture populaire. Chez ces artistes, le comique n’est jamais complètement séparé de la réflexion. L’absurde permet de déplacer le regard, de rendre étrange ce qui paraissait normal et de révéler les contradictions cachées derrière les conventions. Godin avait simplement décidé de sortir cette tradition des musées et des galeries pour la porter dans la rue, devant les caméras et sous le nez de ceux qui se croyaient suffisamment importants pour échapper au ridicule.
L’entartage de Bill Gates à Bruxelles en 1998 résume parfaitement cette logique. Le fondateur de Microsoft était alors l’un des hommes les plus puissants de la planète, le symbole d’une révolution technologique qui allait bouleverser l’économie mondiale. Il disposait de gardes du corps, d’une fortune considérable, d’une réputation internationale et de tout ce qui accompagne généralement le pouvoir. Godin n’avait rien de tout cela et n’avait d’ailleurs aucune intention de rivaliser avec lui sur le terrain de la technologie, de l’économie ou de la politique. Il avait choisi un autre terrain, beaucoup plus élémentaire, celui du ridicule, où toutes les différences disparaissent pendant quelques secondes. Bill Gates pouvait être milliardaire et fondateur de Microsoft, mais une tarte à la crème avait exactement le même effet sur son visage que sur celui de n’importe quel autre être humain.
C’est peut-être là que se trouvait la véritable force du Gloupier. Il ne cherchait pas nécessairement à convaincre et encore moins à proposer une solution. Il ne possédait ni programme politique, ni parti, ni institution. Il introduisait simplement du désordre dans un monde qui se présentait comme parfaitement ordonné et laissait ensuite le public décider s’il devait rire, s’indigner ou faire les deux. Son geste était dérisoire par sa nature même, mais c’est précisément ce qui lui donnait sa force. Une tarte à la crème n’allait évidemment pas changer la politique internationale ou transformer Microsoft, mais elle pouvait pendant quelques secondes faire tomber la distance qui sépare les puissants du reste du monde.
Avec Noël Godin disparaît aussi une époque dans laquelle ce genre d’irrévérence semblait encore possible. Il ne faut évidemment pas idéaliser le passé et prétendre que toutes les provocations étaient alors acceptées. Godin lui-même fut poursuivi et condamné à plusieurs reprises et ses opérations eurent parfois des conséquences judiciaires. Mais il appartenait à un monde où la plaisanterie pouvait encore être gratuite, absurde et inutile sans devoir immédiatement être transformée en manifeste politique ou en débat moral. Une époque où l’on pouvait faire une bêtise simplement parce qu’elle était drôle.
Notre époque est devenue beaucoup plus prudente. Les réseaux sociaux ont accéléré la circulation de l’indignation, les personnalités publiques vivent entourées de communicants et de conseillers, et une plaisanterie peut désormais être filmée, diffusée et condamnée à l’autre bout du monde avant même que son auteur ait eu le temps d’expliquer ce qu’il voulait dire. Il ne faudrait évidemment pas en conclure que tout était mieux avant ou que toutes les limites devraient disparaître au nom de l’humour. Certaines plaisanteries sont cruelles, certaines humiliations sont gratuites et certaines provocations ne méritent aucune indulgence. Mais une société qui devient incapable de distinguer la satire de la haine, la dérision de la menace et l’irrévérence de l’agression risque aussi de perdre la capacité de rire de ses propres institutions et de ceux qui les dirigent.
Godin, lui, avait compris que le rire pouvait constituer une petite forme de résistance au sérieux du pouvoir. Il n’avait ni fortune, ni télévision, ni parti, ni empire médiatique. Quelques complices, beaucoup d’imagination et une tarte à la crème lui suffisaient. Ses opérations étaient parfois préparées avec le sérieux d’une véritable opération clandestine, alors que leur résultat devait être d’une absurdité totale. Ce contraste faisait partie de son génie. Il consacrait énormément d’énergie à produire un événement dont le seul objectif était finalement de rappeler que le monde des adultes, avec ses titres, ses cérémonies et ses grandes déclarations, pouvait devenir grotesque en un instant.
Thierry De Clemensat
French journalist Based in Austin, Texas, Writes on Jazz, Culture and Global Society
Image RTBF, magazine Strip-Tease ” La ccoisade patissiere de George Le Gloupier)