photography copyright:Thierry De Clemensat
Le dernier album d’Isabelle Bodenseh, Dignity, ne s’impose ni par une démonstration de virtuosité ni par des effets spectaculaires. Il se déploie au contraire avec retenue et patience, invitant l’auditeur à ralentir et à écouter attentivement. Dès les premières mesures, la voix grave et enveloppante de la flûte basse s’installe, chaleureuse, introspective, presque charnelle, et oriente la musique vers un territoire où le jazz dialogue avec la tradition classique et certaines formes de sensibilité folk. Ici, le silence n’est pas un vide mais un élément structurant ; le souffle et la résonance comptent autant que la mélodie.
Plus qu’un simple objet musical, Dignity est un projet profondément humain. Inspiré par l’expérience vécue de la fille d’Isabelle Bodenseh, Juliette, en situation de handicap lourd, l’album transforme l’intime en universel. La vulnérabilité n’y est jamais perçue comme une faiblesse, mais comme une force ; la différence devient source de lien plutôt que de distance. Chaque pièce se développe comme un chapitre, formant une suite qui évoque la résilience, la tendresse et l’espoir, un geste artistique ancré autant dans l’éthique que dans l’esthétique.
C’est depuis cet espace, à la croisée de l’histoire personnelle, de la rigueur artistique et de l’exploration ouverte, qu’Isabelle Bodenseh prend la parole.
- Thierry de Clemensat
Bonjour Isabelle, et merci d’avoir accepté le principe de cet entretien. J’aimerais commencer par votre biculturalité. Issue des cultures allemande et française, cette double appartenance a-t-elle influencé votre manière de composer ? Et si oui, dans quelle mesure l’une ou l’autre de ces cultures nourrit-elle votre processus de création ?
ISABELLE BODENSEH :
C’est un grand plaisir pour moi de faire cet entretien avec vous, et une très belle opportunité.
Je me réjouis de répondre à vos questions, que je trouve très intéressantes.
Ma double origine franco-allemande m’a évidemment façonnée très tôt, mais sans que je l’aie jamais vécue comme une séparation. Je me suis toujours sentie comme un tout, et aujourd’hui encore, je suis très heureuse de pouvoir réunir ces différentes influences en moi.
Avec le recul, je sens que certains aspects viennent peut-être davantage du côté allemand, que j’associe plus volontiers à la musique classique. Il y a cette profondeur, ce sens de la structure, une certaine rigueur aussi dans la manière d’aborder la musique.
Du côté français, je ressens plutôt la légèreté, l’improvisation, le goût pour les couleurs sonores, une forme de sensualité et d’ouverture, le lien direct avec l’émotion. Cela vient sans doute aussi des chansons françaises que j’ai toujours beaucoup aimées, mais également de la musique et de la peinture des impressionnistes.
Au fond, tout cela se mélange aujourd’hui très librement avec toutes les expériences faites dans de nombreux pays. Je ne réfléchis pas en termes de frontières ou de styles, je laisse simplement circuler ce qui me touche et m’inspire à l’instant présent.
- Thierry de Clemensat
Vous racontez dans votre biographie avoir découvert la flûte à l’âge de trois ans, à l’occasion d’un concert. Qu’est-ce qui vous a attirée, si tôt, vers la flûte traversière en particulier ?
ISABELLE BODENSEH :
J’ai commencé très tôt, dès l’âge de trois ans, par la flûte à bec.
Puis, vers six ans, j’ai découvert la flûte traversière lors d’un concert, et ce moment a été déterminant pour moi. Ce n’était pas une décision réfléchie, mais plutôt une évidence, une fascination profonde pour cet instrument argenté, léger, presque souriant.
Ce qui m’a tout de suite touchée, c’est le souffle, le fait que le son naisse directement du corps, sans passer par un mécanisme complexe. La flûte traversière m’est apparue dès le départ comme un instrument très humain, presque comme une prolongation de la voix.
Cette connexion directe entre l’intérieur et l’extérieur m’a profondément marquée enfant. J’ai toujours senti que cet instrument me faisait du bien, et c’est aussi pour cela que je lui suis restée fidèle jusqu’à aujourd’hui.
- Thierry de Clemensat
Vous vous définissez comme une « musicienne du monde », une notion qui peut emprunter de nombreux chemins, notamment ceux de la musique classique et du jazz. Comment s’est opérée, dans votre parcours, la transition vers le jazz et les musiques improvisées ?
ISABELLE BODENSEH :
Mon parcours musical a effectivement commencé de manière très classique, avec une formation solide et des structures bien définies. C’était important et profondément formateur.
En parallèle, mon père jouait beaucoup avec moi et m’encourageait très tôt à jouer par cœur et à improviser. Cela a laissé une trace essentielle.
J’ai d’abord étudié la musique orchestrale, mais assez rapidement, j’ai senti qu’il me manquait quelque chose. L’improvisation m’avait déjà ouvert un espace dans lequel j’aimais prendre des responsabilités, faire des choix dans l’instant et vivre avec l’incertitude de la composition ad hoc. Cette incertitude n’a jamais été un frein pour moi, au contraire : elle a toujours été une source d’inspiration et de mouvement.
Le jazz n’est donc pas arrivé comme une rupture, mais comme une extension naturelle de mon langage musical. L’improvisation est devenue très tôt, déjà pendant mes études, mon véritable élixir de vie.
Il était presque inévitable que je poursuive mon parcours à Los Angeles auprès de James Newton, puis que je parte une année entière à La Havane, à Cuba, grâce à une bourse du DAAD. Cette période m’a permis de m’immerger profondément dans la culture musicale afro-cubaine.
Mon but a toujours été d’acquérir une telle maîtrise musicale que je puisse faire de la musique partout dans le monde, quel que soit le contexte, le style ou les personnes avec lesquelles je joue.
Plus tard, j’ai transmis ces expériences pendant de nombreuses années à l’Université de musique et des arts de la scène de Francfort-sur-le-Main, en enseignant l’improvisation et en accompagnant des projets liés aux musiques latino-américaines et cubaines.
(Le jazz et l’improvisation sont pour moi des moyens d’expression extraordinaires. C’est ma langue intérieure. Dans cette musique, je peux exprimer sans mots tout ce que j’ai vécu : mes études à l’étranger, mes rencontres, mais aussi mon chemin personnel comme mère et l’expérience très profonde d’accompagner et d’élever un enfant lourdement handicapé.
L’improvisation me permet de transformer tout cela en musique, de manière vivante, libre et profondément humaine.)
- Thierry de Clemensat
Plus largement, considérez-vous votre travail comme relevant d’une approche spécifiquement européenne du jazz, ou ces étiquettes vous semblent-elles réductrices en tant qu’artiste ?
ISABELLE BODENSEH :
Je comprends l’idée d’une identité européenne du jazz, mais pour moi, ce sont avant tout des catégories vues de l’extérieur.
Bien sûr, j’ai grandi et j’ai été formée en Europe, et cela a forcément façonné mon langage musical.
En même temps, je ressens la musique comme quelque chose de profondément personnel et fondamentalement sans frontières. C’est d’ailleurs pour cela que je suis partie étudier à Los Angeles et à Cuba. J’avais besoin d’élargir mon horizon, d’aller à la rencontre d’autres cultures musicales, d’autres manières de penser et de ressentir la musique.
Au fond, ce qui compte pour moi, ce n’est pas de savoir si une musique est européenne, américaine ou sud-américaine etc.. Ce qui compte, c’est qu’elle soit honnête, qu’elle naisse d’une nécessité intérieure et qu’elle dise quelque chose de l’expérience humaine.
- Thierry de Clemensat
Sur votre album Dignity, vous avez fait le choix de mettre en avant la flûte basse, un instrument encore peu courant dans ce type de formation. Elle apporte une couleur très singulière à l’ensemble. Comment percevez-vous son rôle dans ce contexte musical ?
ISABELLE BODENSEH :
La flûte basse est centrale pour Dignity. Son son profond et chaleureux apporte une grande sensation d’ancrage et de calme à la musique. Elle m’oblige à ralentir, à respirer plus consciemment, à écouter avec plus d’attention et à articuler plus précisément. Pour un album qui parle de dignité et de vulnérabilité, c’était pour moi l’instrument idéal.
Elle porte la musique sans jamais s’imposer au premier plan et ouvre un espace pour des émotions très profondes. Jouer de la flûte basse a pour moi presque un effet thérapeutique, car ses vibrations ont quelque chose de très équilibrant.
J’ai l’impression de pouvoir m’exprimer directement depuis mon cœur le plus profond à travers son son.
Au début, il n’a cependant pas été simple d’intégrer la flûte basse dans le son du groupe, car ses fréquences peuvent facilement se fondre dans l’ensemble. Nous avons donc travaillé très attentivement sur les arrangements, afin de faire ressortir pleinement ses qualités.
- Thierry de Clemensat
Votre musique laisse souvent une grande place à l’espace, au souffle, à la résonance, au silence. Quelle importance accordez-vous au silence et à la retenue dans votre langage musical ?
ISABELLE BODENSEH :
Le silence est devenu pour moi, au fil des années, un élément actif et essentiel de la musique.
Avec le temps et l’expérience, j’ai ressenti le besoin de ralentir, de laisser plus d’espace au souffle, à la résonance et à l’écoute. Il y a des phases dans une vie de musicienne où la virtuosité, la densité et la performance occupent une place centrale. Mais avec la maturation intérieure et les questions de valeurs, la retenue et le silence sont devenus pour moi indispensables. Ils créent un espace pour respirer, écouter, ressentir et laisser la musique se déployer autrement. Je suis convaincue que la musique n’a pas besoin d’être forte ou chargée pour être intense. Souvent, la profondeur naît précisément de ce que l’on choisit de ne pas jouer.
Cette approche est aussi profondément liée à ma vie personnelle et à ma fille Juliette. Elle est lourdement handicapée et ne peut ni parler, ni marcher, ni contrôler ses mouvements. Le silence fait donc partie intégrante de notre quotidien. Avec elle, j’ai appris que la réduction peut être d’une grande richesse. Nous avons développé une forme de communication très simple, presque minimale. Elle évalue les choses sur une échelle de un à neuf, de très bien à très mal. Cette simplicité permet une clarté étonnante et m’a profondément marquée.
Le temps joue également un rôle essentiel. Lorsque je prends soin d’elle avec calme, présence et patience, la vie devient plus paisible et harmonieuse. Cette expérience a influencé ma manière de faire de la musique. Le silence, la lenteur et l’attention sont devenus des valeurs centrales dans mon langage musical. D’une certaine manière, la flûte basse est aussi une réponse à Juliette. Son timbre grave et chaleureux m’oblige à ralentir, à respirer consciemment et à rester pleinement présente, même lorsque le monde autour devient chaotique.
- Thierry De Clemensat :
Cela nous amène naturellement à l’art de la composition. On sait que la création ne se décrète pas ; elle naît d’une nécessité viscérale. Dans votre cas, il semble clair que vous cherchez à raconter des histoires, la flûte étant tour à tour décor ou personnage principal. Comment abordez-vous cette dimension narrative lorsque vous écrivez ?
ISABELLE BODENSEH :
Le besoin de raconter à travers la musique a beaucoup grandi chez moi ces dernières années.
Quand l’idée de Dignity est née, l’idée de composer autour de la dignité humaine, je ne savais absolument pas à quoi la musique allait ressembler.
Un jour, je me suis assise au piano avec une intention très claire : ne me fixer aucune limite. Aucune contrainte, aucune idée préalable, même pas concernant l’instrumentation. Je voulais faire de la place, très radicalement, à ce qui venait de l’intérieur. Écouter ce que mon for intérieur avait à dire.
J’ai commencé à écrire le premier morceau et j’ai très vite senti que ce thème était trop vaste pour tenir dans une seule pièce. C’est là que j’ai compris que je voulais vraiment raconter quelque chose. Pas une histoire linéaire, mais un parcours, avec plusieurs chapitres. C’est ainsi que la Suite est née.
Les différentes ambiances, les états émotionnels, les situations musicales se sont développés de manière très naturelle. Je n’ai pas eu besoin de les forcer. Mon travail a surtout consisté à trouver l’ordre juste entre les différentes parties, un ordre qui, avec le recul, s’est révélé étonnamment logique et cohérent.
Pour moi, la flûte est une langue non verbale. Quand je compose, je pense beaucoup en images intérieures et en états émotionnels. Mais je ne raconte pas des histoires au sens classique du terme. J’ouvre plutôt des espaces.
La flûte peut être tour à tour observatrice, narratrice ou pleinement impliquée dans ce qui se passe. Ce qui m’importe, c’est que la musique n’explique rien. Elle invite. Chaque auditrice, chaque auditeur doit pouvoir y trouver sa propre expérience, sa propre lecture.
C’est une histoire très personnelle que je raconte, mais elle reste volontairement ouverte. La musique devient un espace de résonance, où chacun peut se reconnaître, réfléchir, ressentir. Et c’est précisément cela qui est essentiel pour moi.
- Thierry De Clemensat :
Lorsque vous composez, comment trouvez-vous l’équilibre entre l’écriture structurée et les espaces laissés à l’improvisation ? Cet équilibre est-il défini à l’avance ou évolue-t-il de manière organique avec les musiciens ?
ISABELLE BODENSEH :
Cet équilibre ne naît pas à un bureau, mais dans le jeu collectif.
Je donne bien sûr des structures, des ambiances, parfois des thèmes clairs ou quelques accords. Mais l’essentiel se passe dans l’instant.
Avec mon groupe, cela s’est développé de manière très organique. Nous nous écoutons vraiment, nous nous faisons confiance. La musique a le droit de changer, même d’un concert à l’autre.
C’est particulièrement vrai pour Juliette – Épilogue. Avec cette pièce, nous avons redécouvert notre manière de jouer ensemble. Les musiciens n’ont pas une partition classique sur leur pupitre, mais plutôt une sorte de mise en scène musicale, avec quelques points clés où un changement doit se produire. Tout le reste est une improvisation assez libre.
Tout le groupe a été très touché par ce processus, parce que chacun a senti qu’il pouvait s’impliquer dans la musique en tant qu’être humain. Ensemble, nous rendons audibles et perceptibles les thèmes liés à la dignité humaine, chacun à sa manière.
- Thierry De Clemensat :
Justement, la collaboration semble essentielle dans votre travail. Que recherchez-vous avant tout chez les musiciens qui vous entourent : la maîtrise technique, des valeurs communes, ou quelque chose de plus difficile à définir ?
ISABELLE BODENSEH.
Pour moi, la qualité technique va de soi.
C’est une base indispensable, car c’est seulement ainsi que les musicien·nes peuvent réellement déployer leur liberté. Mais ce n’est pas l’essentiel.
Ce que je recherche avant tout, ce sont des musiciens capables d’écouter, de prendre des responsabilités et d’avoir envie de s’impliquer pleinement. Les valeurs communes, le respect et l’ouverture sont fondamentaux pour moi.
Je suis profondément reconnaissante de jouer avec ce groupe. Ce n’est pas évident de trouver des musiciens prêts à s’immerger aussi profondément dans un sujet très personnel, qui ne les concerne pas forcément directement. Mais nous jouons ensemble depuis dix ans, et cette confiance construite au fil du temps est devenue un élément central de notre musique.
Après de nombreux concerts, des soirées d’hôtel et de longues heures de voiture, nous avons beaucoup échangé, aussi sur le plan personnel. Le fait que ce soient tous des pères de famille crée également une forme de compréhension commune.
Je peux vraiment le dire aujourd’hui : ce groupe fait de la musique ensemble, au sens le plus profond du terme.
- Thierry De Clemensat :
Dignity est un projet profondément humaniste et chargé d’émotion, qui vous touche de très près. Comment parvient-on à insuffler autant de vie et d’espoir dans une œuvre de cette nature ? Vos expériences personnelles façonnent manifestement une vision du monde qui diffère peut-être de celle de la majorité : comment cette perspective nourrit-elle votre musique ?
ISABELLE BODENSEH :
Dignity est né directement de ma vie.
Les vingt-trois années passées avec ma fille Juliette, qui est lourdement handicapée, avec mon fils Jean-Luc et mon mari, ont profondément transformé mon regard sur le monde. J’ai appris que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, mais une force immense.
Depuis toujours, je cherche l’intensité dans la musique. La communication sur scène, le lien entre les musiciens, l’énergie partagée avec le public ont toujours été essentiels pour moi. La musique a toujours été, à mes yeux, liée à la vie et à l’espoir. J’ai toujours voulu offrir une musique vraie, vivante, pleine d’élan et de joie.
La naissance de Juliette a marqué une rupture profonde, une nouvelle manière de compter le temps. Elle est arrivée avec de lourds handicaps, et très vite, nous avons dû nous adapter à une réalité exigeante. Les difficultés liées à l’inclusion, aux institutions, à la société, aux écoles ou au système de santé nous ont frappés de plein fouet.
Mais en même temps, il y avait Juliette. Une personnalité incroyable. Une battante. Curieuse, généreuse, aventureuse. Très vite, nous avons compris que les valeurs qu’elle incarnait, la rencontre à hauteur humaine, la tolérance, le respect du rythme de chacun, le courage de rester ouvert au monde, étaient infiniment plus fortes que tout ce qui nous faisait obstacle.
Cette perspective ne se traduit pas dans ma musique de manière narrative ou illustrative. Elle s’y déploie de façon plus large et plus universelle. Dignity est une suite qui traverse différents états émotionnels et différentes phases de vie que chacun peut reconnaître : la perte, la maladie, les déceptions, les moments de doute, puis le fait de se relever, de lutter, d’apprendre à nouveau, de retrouver l’amour, l’énergie, l’élan vital.
La musique suit ces mouvements intérieurs. Elle passe par des zones fragiles, suspendues, puis retrouve la force, la pulsation, le souffle collectif. Ce n’est pas une histoire fermée, mais un arc émotionnel ouvert, dans lequel chaque auditrice et chaque auditeur peut projeter sa propre expérience.
Notre famille est devenue un petit univers très dense et très vivant, dans lequel j’ai appris ce que signifient réellement l’humanité et la dignité. Vivre avec Juliette est un honneur. Elle nous a montré ce qui compte vraiment. Quand un enfant arrive au monde avec tant de défis, un beau jour est simplement un jour où l’on a vécu ensemble, mangé, bu, dormi. Tout le reste est, comme je le dis souvent, un bonus dans la vie.
Cette expérience a profondément nourri ma musique. Elle n’est pas triste. Elle est vivante, pleine de présence, d’espoir et de dignité. Elle m’a aussi appris une autre manière de communiquer, avec quelqu’un qui ne parle pas, mais qui comprend tout.
Je suis profondément reconnaissante envers le jazz et l’improvisation. Ils m’ont appris la discipline, la flexibilité, l’endurance et la capacité de rester ouverte à l’instant. Tout cela se retrouve naturellement dans Dignity.
- Thierry De Clemensat :
Quel type de résonance émotionnelle ou intellectuelle espérez-vous susciter chez les auditeurs de Dignity ?
ISABELLE BODENSEH :
Je n’attends pas une réaction précise ou programmée.
Ce que je souhaite avant tout, c’est que les auditrices et les auditeurs prennent le temps d’écouter, vraiment. Qu’ils se laissent toucher, sans obligation de comprendre ou d’analyser immédiatement.
Sur le plan émotionnel, j’aimerais que Dignity ouvre un espace de résonance intime. Que chacun puisse y reconnaître quelque chose de son propre chemin de vie : des moments de fragilité, de perte, de doute, mais aussi de force, de mouvement, de confiance retrouvée.
Sur un plan plus intellectuel, bien sûr, j’espère aussi que la musique puisse sensibiliser. À des thèmes comme l’inclusion des personnes en situation de handicap, la tolérance, l’égalité des droits, le respect des droits humains et de la dignité de chaque être humain.
Dans un entretien comme celui-ci, où les questions sont posées avec autant de profondeur, ce qui est assez rare, et je vous en remercie sincèrement, je peux aller beaucoup plus loin dans ce que ce projet signifie pour moi.
À l’origine, j’avais imaginé Dignity, dans sa présentation extérieure, comme un projet plus abstrait, presque intellectuel. Je pensais même garder l’histoire de Juliette davantage en arrière-plan. Et puis les choses ont pris une autre direction.
De manière très spontanée, presque inattendue, la composition Juliette est née. À partir de ce moment-là, il est devenu évident que je ne pouvais plus dissocier la musique de cette réalité vécue. Tout s’est transformé : la manière de présenter le projet, le rapport à l’authenticité, à l’ouverture.
Le fait que des photos de ma famille apparaissent dans l’artwork, que des fragments de voix de mon mari et de mon fils Jean-Luc, et même le rire de Juliette, fassent partie de l’album, tout cela n’était absolument pas prévu.
Cette honnêteté rend le projet sans doute plus vulnérable, plus exposé. Mais, très sincèrement, je suis aujourd’hui profondément heureuse d’avoir trouvé une zone de rencontre entre ma vie de musicienne professionnelle et ma vie de mère.
Pour la première fois, j’ai le sentiment de pouvoir être pleinement honnête. Et si cette musique peut toucher les gens, les ouvrir, les sensibiliser et peut-être leur donner un peu plus de présence, de respect et de courage, alors elle a trouvé son sens.
- Thierry De Clemensat :
Le jazz aujourd’hui se déploie dans de multiples directions, ce qui, de mon point de vue, est un signe très positif de sa vitalité. Dans ce paysage en perpétuelle évolution, comment définiriez-vous votre propre projet artistique ?
ISABELLE BODENSEH :
Je ressens moi aussi le jazz d’aujourd’hui comme extrêmement vivant et multiple, et je trouve cela très stimulant.
Je situe mon projet dans un jazz ouvert, qui accepte le mouvement, le dialogue et la transformation permanente. Je n’essaie pas de suivre des tendances, mais plutôt d’écouter ma voix intérieure. Ce qui m’importe avant tout, ce sont l’expression, la profondeur et la sincérité.
Avec Dignity, j’ai le sentiment d’avoir ouvert une nouvelle porte, pour moi comme pour le groupe. C’est un projet qui peut clairement évoluer, se transformer, et aussi dialoguer avec d’autres formes artistiques, au-delà du cadre strict du jazz. Depuis longtemps déjà, mes compositions vivent dans différents contextes, avec d’autres formations, parfois plus grandes, et j’aime énormément le fait qu’elles prennent une nouvelle vie à travers d’autres musiciennes et musiciens, par exemple avec Sisters in Jazz International ou avec l’ensemble La Serena.
Ce n’est qu’en 2016, après plus de 1400 concerts et de nombreuses productions, que j’ai fondé mon propre groupe. Depuis, j’ai enregistré cinq albums avec de plus en plus de musique originale. J’ai aujourd’hui le sentiment très clair d’être à un moment de départ particulièrement intéressant, où tout ce que j’ai appris jusqu’ici peut enfin se rassembler et s’ouvrir vers l’avenir.
- Thierry De Clemensat :
Enfin, j’aimerais connaître votre point de vue sur un autre phénomène marquant : la place croissante des femmes compositrices dans le jazz. On peut citer, entre autres, Ingrid Laubrock, René Rosnes ou Kandace Springs, chacune évoluant dans des univers très différents, mais toutes faisant preuve d’une grande originalité et d’une réelle exigence artistique, largement saluées par les journalistes de jazz. Pensez-vous que les femmes apportent une manière particulière d’aborder la création ? Et selon vous, que contribuent-elles aujourd’hui à redéfinir le jazz contemporain ?
ISABELLE BODENSEH :
Je trouve la présence croissante des compositrices dans le jazz très encourageante et depuis longtemps nécessaire. Le jazz peut s’estimer heureux de pouvoir réunir sous son toit des écritures artistiques, des univers esthétiques et des façons de travailler aussi différentes.
Je ne pense pas que les femmes composent fondamentalement autrement, ni qu’elles aient, par essence, une approche différente ou unique du processus créatif.
En revanche, il faut dire très clairement que le quotidien d’une mère laisse des traces profondes, en particulier lorsque les espaces de liberté ne vont plus de soi. En tant que mère, je ne peux tout simplement pas me permettre de me consacrer pendant des années à des processus de composition prolongés, quand il faut, en parallèle, gérer des réunions scolaires, des rendez-vous médicaux ou accompagner les enfants dans leurs devoirs.
Notre manière de travailler est donc souvent très concentrée et condensée : nous travaillons dans des temps plus courts, avec une grande intensité et une présence intérieure accrue.
Beaucoup de femmes apportent des expériences, des perspectives et des sensibilités différentes, longtemps absentes du discours dominant du jazz : un travail nourri par la profondeur biographique, une attention particulière à la relation, à l’écoute, à la vulnérabilité, mais aussi à la force intérieure. Cette diversité est une grande richesse pour le jazz. Cela peut, sans que ce soit une règle, influencer la manière dont la musique naît. Les images figées de la « femme typique » ou de « l’homme typique » me semblent aujourd’hui totalement dépassées. Ce que je décris ici relève davantage d’une tendance, d’une évolution, dépendante de nombreux facteurs.
Pour moi, l’apport essentiel des compositrices aujourd’hui est qu’elles ne cherchent pas à redéfinir le jazz, mais à l’élargir. Il s’agit moins de genre que d’authenticité, de cohérence et de la liberté de suivre son propre chemin. Elles ouvrent des espaces où la complexité, les contradictions, l’intimité et les questions sociétales peuvent naturellement faire partie de la musique. Le jazz contemporain en devient plus riche, plus divers et plus humain. Et c’est précisément là que je vois une forme de dignité : la possibilité pour de nombreuses voix de coexister, sans avoir à se justifier.
Un bon exemple en est mes tournées de concerts avec Sisters in Jazz International. C’est un cas extrême, puisque seules des femmes y jouent ensemble. On sent très clairement qu’en coulisses et pendant les trajets, les échanges sont différents de ceux que l’on a dans des formations mixtes. Les discussions sont souvent plus ouvertes, plus honnêtes ; nous nous conseillons mutuellement, aussi bien sur nos parcours musicaux que sur des réalités de vie comme la maternité. Aucune n’a peur de se dévaloriser en montrant son vrai visage. Il s’agit moins de pouvoir que de partage.
Cela a bien sûr un impact sur la communication sur scène. Le dialogue musical devient souvent plus profond, plus direct. Bien entendu, cela peut tout autant fonctionner dans des groupes mixtes et ce n’est pas toujours le cas. Mais j’ai le sentiment que, dans ce contexte, la probabilité d’un échange à la fois empathique et d’une très grande qualité artistique est particulièrement élevée.
- Thierry De Clemensat :
Pour conclure, Dignity a-t-il ouvert pour vous de nouvelles perspectives artistiques, sur le plan conceptuel, instrumental ou dans la façon dont vous envisagez vos projets futurs ?
ISABELLE BODENSEH :
Oui, Dignity a ouvert pour moi de nouvelles perspectives à plusieurs niveaux. Sur le plan conceptuel, ce projet m’a permis de penser la musique davantage comme un espace narratif ouvert, dans lequel les expériences de vie, les émotions et les questions humaines peuvent coexister sans avoir besoin d’être expliquées ni justifiées.
Sur le plan instrumental, j’ai affiné mon rapport au son, au souffle et au temps, en laissant volontairement plus de place à la respiration, à la fragilité et au silence. Et dans la manière dont je conçois mes projets futurs, Dignity m’a donné le courage de suivre encore plus résolument une direction artistique qui me semble juste et authentique.
Je tiens également à ne pas me fixer de limites trop étroites quant aux personnes avec qui je joue, aux lieux et aux contextes dans lesquels ma musique peut exister. Notre société traverse une période de profondes transformations, auxquelles je peux répondre musicalement. Parallèlement, je ressens le besoin et la responsabilité d’être présente aux côtés de ma fille lourdement handicapée, y compris lorsqu’elle vivra prochainement dans son propre logement avec une assistance 24 heures sur 24. Il s’agit de préserver sa dignité, et, à travers elle, celle de nombreuses autres personnes concernées, à une époque où des valeurs telles que l’inclusion, la tolérance et le respect sont de plus en plus fragilisées.
Je ne vis pas ce chemin comme une rupture, mais comme une continuité plus consciente et plus libre de ce qui me définit. Je suis volontiers les deux à la fois : interprète sur scène et mère de mes enfants. Ces deux dimensions vont pour moi de pair et nourrissent ma musique, comme une posture artistique et comme un engagement en faveur d’un avenir plus juste, respectueux et empreint de considération.

